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Le gant rouge

La moitié du gant disparaît dans l’ouverture de la boîte aux lettres, la grenouille est hissée sur la pointe des pieds.

Un petit gant rouge s’est tendu vers mon panier, la pièce culbute et atterrit juste à côté. La manche d’un manteau d’enfant apparaît dans mon champ de vision, la pièce jaune est vite ramassée et rejoint la corbeille. Loulou, mon chien, regarde les deux genoux se rapprocher timidement de lui, il approche un museau curieux de la main gantée… pas de biscuit… Mon toutou un peu dépité repose la truffe non loin de la pointe des bottines sans couleur, un lacet rebelle s’est détaché, une main de poupée se glisse dans les nœuds hirsutes du poil sable et charbon.
— C’est encore mieux qu’un biscuit, hein, mon Loulou ?
Je les regarde nez à museau tandis qu’une paire de bottes à talons sous une jupe plissée s’arrête à côté de Loulou et sa nouvelle copine. J’entends la voix hésitante mais douce « … Bonjour… ». Et l’instant s’ouvre… ma mère, auréolée de soleil, apparaît, bras ouverts qui me happent en bout de course… « Bonjour mon galopin ! » … J’arrête mon film !
Une veste de laine boutonnée jusqu’à l’écharpe qui entortille quelques mèches blondes, un sourire qui s’improvise entre le gris du trottoir et l’étrange observateur que je suis.
— Camille, n’oublie pas de mettre ta carte dans la boîte !
La grenouille se relève d’un bond et la jupe plissée fait un demi-tour gracieux. Les gants se croisent, les mains se parlent :
— Viens, attention, on traverse… maintenant !
De l’autre côté du passage pour piétons, un regard voudrait caresser les oreilles pointées de mon fin limier.
Chaque jour roule son chariot de passants, défilé de corps en mouvement qui racontent, en toute innocence, un peu de leur histoire devant la mienne gardée muette sous la couverture.
Au Café des Amis, à côté, ma vie s’appuie au comptoir, se réchauffe aux voix des hommes, seuls capables de ne pas me poser de questions, de parler de la dernière coupe de rugby, d’une belle génisse qui a mis bas la nuit dernière, du goût de la daube au vin d’Edmonde… Je peux me fondre ou m’extraire de ces vies si différentes de mon chemin cabossé. En même temps, je m’y sens vivant.
La nuit a été glaciale, ce matin blanchit la rue qui ne sort pas de son sommeil. Mes fessiers s’engourdissent par économie et je commence à sentir la faim… Dommage que ces boîtes ne distribuent rien, elles avalent au passage une part de la vie des gens, celle qu’ils veulent bien écrire… Moi, j’écrirais bien sur ce carton : « Nomades et rêveurs de l’impossible ».
— Monsieur …vous partez ?
Un bout de nez rougi entre deux yeux marron tachetés de paillettes dorées, Camille me tend une pochette de papier blanc marbré de quelques traces de beurre. Un croissant tout chaud… comme son sourire.
— Je vais envoyer une belle carte à mon papa, dit-elle en caressant Loulou sans me regarder. La moitié du gant disparaît dans l’ouverture de la boîte aux lettres, la grenouille est hissée sur la pointe des pieds. Je m’entends lui demander :
— Ton papa est loin ?
— Il travaille en Amérique du sud, je le verrai en été… seulement !
Un peu d’eau chavire son regard et sa voix faiblit quand elle dit : … « seulement ! »
Quelques semaines ont traversé l’hiver et j’ai repris mes quartiers sous abri postal. L’air bourgeonne déjà, accroche des sourires aux profils moins bas, révèle les tignasses et les chauves sans leur couvre-chef.
Bolo m’a offert le menu ouvrier au Café des Amis. J’ai roulé le cartonnage et dedans, en sandwich, la vieille couverture. De retour, je regarde maintenant contre le mur pisseux de notre renfoncement, une chose insolite se trouve là, posée sur un repli de mon barda, une carte…
Timbrée, adressée… à Moi ! Côté face, un homme est assis sous un sombrero enfoncé jusqu’aux yeux, il est penché sur sa guitare, un chien contre lui profite de l’ombre. Un ciel bleu inonde toute l’image. Côté pile, je lis : « Mùsico Mejicano con su perro » et puis en grandes lettres majuscules « C A M I L L E » écrit de guingois avec deux cœurs rouges.
… Un ange passe, deux gants rouges effleurent mes joues râpeuses.
Françoise Ravet