Histoire d’une petite chose

Étrangement, en ces temps confinés, certains ont pris la liberté des champs, des jardins et des rêves. Et si ce qui nous attend en cette fin de mois de mai était aussi simple que l’histoire de cette petite chose ? Une seconde naissance ?

J’étouffais dans ce grand sachet de papier. Nous étions toutes serrées les unes contre les autres. Jusqu’au jour du grand voyage. Nos ancêtres nous le racontent en songe. Il y aura du bruit, des lumières diffuses, une sensation étrange que l’on appelle bouger. Puis du repos, puis encore un voyage plus petit, plus court. Je ne me souviens que de ça. Puis un bruit déchirant, une avalanche de lumière et d’air nous assaille. Nous roulons toutes les unes sur les autres, pour atterrir douillettement sur un carton. 

Oh ! Comme c’est joli ici !  Il fait doux et chaud. Il y a du verre partout et le soleil timide de février vient jouer à cache-cache avec nos petites robes.

Le temps de réaliser et nous voilà déjà chacune emmenée entre deux lames d’acier jusque dans nos appartements. C’est un peu exigu. Nous sommes toutes dans le même bac. La terre y est fine et parfumée surtout quand notre bain est coulé. Alors là, au bout de quelques lumières et quelques noirs, vous me croirez si vous voulez, mais j’ai senti de drôles de choses qui se passaient en moi. Des petits fils se sont mis à sortir de dessous ma robe et deux cheveux verts me sont sortis de la tête. J’ai regardé mes copines et j’ai vu que cela arrivait à mes voisines aussi. Enfin presque toutes. C’était rigolo, ça chatouillait. Nous avons fait la course à celle qui grandissait le plus vite. Il nous murmurait des mots doux, des mots encourageant. Le soir, il nous baignait. Le matin nous nous réveillions avec le soleil et nous nous regardions pousser. Jusqu’au jour où il a décidé que nous étions suffisamment grandes pour avoir chacune notre maison. Un toute nouvelle terre dans un pot mauve pour certaines et jaune pour d’autres.

La vie a coulé doucement comme ça, avec nos toutes nouvelles feuilles. Mais ça ne peut pas durer éternellement.

Alors, un soir tiède où ça avait fait plein de bruit sur les carreaux de la maison de verre, il nous a rangées dans une caisse et nous a emmenées au jardin d’Éden. Je ne vous raconte pas les senteurs, l’herbe, la pluie, tout ce qu’on nous avait raconté quand nous n’étions encore que de vagues pépins dans la chair rouge. Nous y étions enfin. Il nous a aménagé un bon trou dans la terre, couché de la terre encore plus fine, déposé un lit d’une feuille un peu piquante, puis notre douche et puis tout est devenu serré au pied, entassé, enfoncé. Nous avions toutes un garde à nos côtés et de peur que l’on ne s’échappe, il nous a attachées ensemble. Brrr ! Il m’a fallu quelques jours pour me remettre de ces sauvageries. Mais finalement, ce n’était pas mal. Il venait nous voir tous les soirs ; nous nourrir, retirer un gourmand, caresser nos fleurs. Oui, parce que maintenant, nous étions devenues très grandes et toutes fleuries. Les volants qui bourdonnent venaient nous butiner. C’est rigolo aussi, ça chatouille ! 

Et les jours ont passé. Un matin, d’une de mes fleurs est sorti un truc tout rond, tout vert. Et ça s’est mis à grandir, à grossir au fil du temps. En me réveillant un matin, alors que je m’étirais à la rosée, je me suis aperçue que c’était devenu tout rouge et de plus en plus lourd. J’avais du mal à tenir tout ça à bout de bras, parce que les coquines de fleurs, elles s’étaient toutes transformées comme par magie en boule rouge. 

La magie ? 

L’enchantement ? 

Ces boules rouges charnues, était-ce donc ça ? Ce palais des graines endormies, où en songe, on berce les rêves de nos enfants ? Etais-je devenue maman ? Mais oui, je suis devenue une vraie plante, une vraie tomate. Quelle aventure !

 

Régine Michaux