Dans tes bras

Une larme se trouve un chemin sur la joue poudrée, Mamilou ferme les yeux, toute cette tendresse la traverse, la bouleverse…

Nora est assise sur le petit banc du jardin entre un joli troène et un cornouiller en fleurs qui forment un coin bien à l’abri. Elle a déposé une soucoupe chargée de fraises sur une table en bois dont les planches non jointives laissent passer quelques herbes hirsutes. Le rouge presque rose de ces premières gariguettes annonce la saveur légèrement acidulée et le parfum timide du soleil d’avril.

« Tu vois Mamilou, une pour moi, une pour toi », dit-t-elle comme une comptine en posant le fruit brillant sur une autre sous-tasse. « Tu préfères du sucre ou de la crème fleurette dessus ? »

Mamilou est attentive, ses lèvres forment un O en s’avançant légèrement, son regard ne quitte pas les petits doigts rougis de jus frais, la bouche fardée, « coquelicotée » comme dirait sa maman à l’heure du goûter.

« Je peux les écraser dans l’assiette puis les mettre sur une tartine de beurre si tu veux ? »

Nora n’attend pas vraiment de réponse, elle sait que sa grand-mère est un peu sourde et surtout que sa gourmandise peut la rendre muette le temps de tout avaler avec les yeux. Justement, les deux prunelles bleues disparaissent d’un coup sous les paupières frissonnantes de plaisir.

«  Garde-les moi, on les goûtera plus tard », chuchote-t-elle en lui adressant un sourire complice. 

« Comme tu préfères ma Loulou » dit Nora qui continuait son partage tout en déviant régulièrement vers sa bouche résolument pleine. Et elle colle aussitôt les petites collerettes vertes sur son visage lisse de malice. 

«  Regarde Mamilou, je me fais un masque tout étoilé… tu me souris ? » La vieille dame avance une main mal assurée vers sa petite fille dans un geste tendre. 

« Tu chanteras encore pour moi ?

— Bien sûr que oui Mamilou, ce soir on enregistre avec Papa à la guitare. Tu sais, on fait souvent des vidéos sur You Tube, Isaac ne joue pas de la trompette dans cette chanson, c’est lui ou maman qui filmera ».

Pensive elle ajoute : « J’aime bien chanter en pensant à tous les enfants tristes qui sont loin de leur grand-mère ou de leurs parents ou de leur petit chien…

— Alors, c’est quelle chanson que tu as choisi pour cette fois ma Nono ?, demande l’aïeule toute animée.

Dans tes bras

— OOh ! Je l’adore celle-là ! » Après un peu d’hésitation : « Tu veux bien me la chanter là maintenant ma doucette ? »

Le minois de Nora esquisse une moue qui joue l’hésitation : « Alors juste le début Mamilou, je dois aller répéter, maman m’a appelée. »

La grand-mère croise les bras comme on s’installe pour un grand moment et c’est toute sa candeur qui attend :

« Allongée sur la mousse, écouter ta voix douce en fermant mes grands yeux, pour l’entendre mieux…

Dévorer les matins, à cloche-pied dans l’jardin, les mains dans la rosée puis sur nos joues sucrées…

Puis te serrer dans mes bras, que tu me serres, dans tes bras, dans tes bras, dans tes bras…

Jouer à être des oiseaux, s’envoler tout là-haut, rêver d’être un nuage, ne pas être trop sage, 

Au bord de la rivière, jeter des cailloux en l’air, faire des petits ronds dans l’eau en criant des gros mots…

Puis te serrer dans mes bras, que tu me serres dans tes bras dans tes bras dans tes bras… »

Une larme se trouve un chemin sur la joue poudrée, Mamilou ferme les yeux, toute cette tendresse la traverse, la bouleverse, elle regarde sa petite fille lui envoyer un baiser volant, léger comme un papillon échappé de la chanson…

« Mamilou, je dois y aller ! Je t’aime tu sais… maman m’appelle, elle me dit qu’elle t’appellera demain !

— Ne sois pas triste… il y a une surprise pour toi, bientôt ! » 

La vieille dame referme l’ordinateur après avoir caressé l’air dans le silence d’un baiser.

Elle peut maintenant retourner à la salle commune, où pour chaque chaise il y a deux places de table vide, où chaque plat est servi avec des gants, pardi ! et où l’on peut encore sourire aux yeux taquins qui se penchent à la lisière du masque protecteur. 

Terminés les papotages avec la voisine, les mots sont gardés au fond des yeux, les mains s’agitent comme de petits drapeaux d’une table à l’autre pour se dire que l’on est encore bien là, qu’on ne s’oublie pas !

Ce soir, Adélaïde l’infirmière en chef s’arrête dans l’allée centrale, elle dégage le petit parachute vert attelé à ses oreilles bien ourlées de cheveux auburn, et découvre un sourire mystérieux.

« Une soirée spéciale vous attend dans le grand salon, avec, je le précise, les mesures de protection habituelles depuis un mois, nous installerons chaque pensionnaire souhaitant voir et écouter le concert à bonne distance les uns des autres. Vous aurez le plaisir de voir en vidéo  la petite fille de Madame Courtadelle, Nora et son frère Isaac au chant et à la trompette pour certains morceaux, tous les deux accompagnés à la guitare par leur papa. »

Tous ou presque tous les regards se tournent alors vers Mamilou, un peu de fierté rosit ses joues et son cœur se gonfle comme une voile au grand large.

« Et… cerise sur le gâteau… pour le dessert, il y aura des fraises ! »

 

Françoise Ravet *

* La chanson « Dans tes bras » existe bien. Vous pouvez l’écouter sur You Tube chantée par Nora et Isaac.