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Dagobert aboya, un long hurlement lui répondit

...il s’approcha et reconnut sans l’ombre d’une hésitation un trou circulaire entouré de branchages ; le trou était profond et tout en bas il vit… un loup !

À la ferme Dagobert avait une seule fonction ; c’est lui qui accompagnait les vaches à la pâture. Tous les après-midis lorsque les fermiers se levaient de table et allaient ouvrir la porte de l’étable, il prenait place derrière le troupeau et, donnant de la voix ici, menaçant un jarret là, il faisait avancer toutes les bêtes jusqu’à ce qu’elles pénètrent dans la pâture ; la fermière refermait ensuite l’enclos et en fin d’après-midi le scénario se reproduisait dans l’autre sens.
Quand les vaches n’étaient pas à la pâture, Dagobert se promenait par monts et par vaux. Il connaissait la montagne sur le bout de sa patte. Un jour qu’il avait vadrouillé au-dessus de la ferme, il avait rencontré une jeune marmotte perdue qu’il avait reconduite jusqu’à son terrier ; elle s’appelait Fleur. Ils étaient devenus amis. Ils jouaient souvent à se poursuivre, se répondant en sifflements et aboiements. Comme la pâture était loin de la ferme, Dagobert préférait y rester avec les vaches ; parmi celles-ci il connaissait Clarisse, la dernière-née, et faisait régulièrement un brin de causette avec elle ; il lui contait des histoires de chien.
 Il advint qu’un jour de grand froid la fermière ne ferma pas complètement la barrière de la pâture ; ce jour-là Dagobert s’était installé dans un coin pour décortiquer l’os qu’on lui avait mis dans sa pitance à midi. Il ne prit pas garde au mouvement inhabituel des vaches qui doucement sortaient de leur enclos. Ce n’est que lorsqu’il en eut fini avec son os qu’il leva le museau ; le mauvais temps s’était installé, il faisait froid, un lourd brouillard s’était installé. Les vaches avaient naturellement pris le chemin de la ferme ; il ne lui fallut que quelques instants pour constater que Clarisse avait disparu. Dagobert courait vite mais il avait un mauvais odorat. Il courut partout autour de la pâture mais comprit vite qu’il aurait du mal à retrouver Clarisse ; comme elle était jeune, on ne lui avait pas attribué de clochette ; le brouillard était devenu si épais que même Dagobert avait du mal à s’orienter. Il prit néanmoins courageusement le chemin de la montagne et lança ses aboiements vers le haut en espérant que Clarisse allait lui répondre ; mais aucun son ne lui parvint. Il recommença la manœuvre à plusieurs reprises, sans plus de succès. Il commençait à craindre d’alerter les loups. Désespéré, il lança une dernière salve d’aboiements et sursauta en entendant un sifflement à côté de lui.
— Que t’arrive–t-il Dagobert pour que tu fasses un bruit pareil ?  lui demanda Fleur surgissant d’un de ses terriers. Dagobert lui répondit qu’il cherchait Clarisse.
— Ne t’inquiète pas, on va t’aider ; nous n’avons pas encore commencé à hiberner et nos galeries couvrent une bonne partie de la montagne ; attends-moi ici !
Dagobert attendit ; le temps passa, une chape de plomb couvrait la montagne ; aucun bruit, du brouillard partout, un lourd brouillard. Lorsque Fleur revint, Dagobert comprit que les marmottes n’avaient rien trouvé. Ils restèrent un moment ensemble puis le vent se leva et les nuages s’effilochèrent. Il fit plus clair.
Fleur s’était évanouie ; Dagobert, resté seul, hésitait à s’éloigner davantage ; il aperçut alors dans une plaque d’herbe près de rochers amoncelés une couleur plus foncée ; il s’approcha et reconnut sans l’ombre d’une hésitation un trou circulaire entouré de branchages ; le trou était profond et tout en bas il vit… un loup ! L’animal avait été pris dans un piège ; il avait tenté sans succès de sortir du trou en sautant; ses pattes avant avaient marqué de striures la terre sur le rebord du trou mais en vain. Il avait dû s’y reprendre à plusieurs fois. Et maintenant il tournait en rond, regardant Dagobert avec résignation ; celui-ci hésita puis lança quelques aboiements brefs ; Fleur apparut, s’approcha du trou et, voyant le loup au fond, eut un mouvement de recul. Dagobert lui demanda de faire venir ses amies marmottes pour creuser le bord du trou là où la terre était meuble. En peu de temps les petites bêtes réussirent à abaisser le rebord du trou du côté en terre ; mais comme le rocher apparaissait sous leurs pattes, elles durent s’arrêter. On ne pouvait pas faire mieux.
   Le jour n’était pas encore couché.
   Le loup, du fond du piège, avait compris ce qu’on lui proposait ; il lui fallait faire une tentative là où la paroi était plus basse ; mais il était épuisé ; il savait qu’il serait incapable de faire deux essais ; alors il tournait, regardant fixement la brèche qu’on lui avait aménagée ; après plusieurs tours il se décida, se tapit contre la paroi à l’opposé de la brèche, jaugea la distance et dans un élan désespéré s’élança ; ses pattes avant arrivèrent à agripper le bord du trou mais il glissa un peu; on entendit ses pattes arrière griffer la paroi rocheuse et dans un dernier sursaut il sortit et se retrouva allongé sur le bord du trou ; Dagobert, Fleur et les marmottes s’étaient reculées.
La nuit s’installait progressivement ; le loup se releva, fit quelques pas vers la montagne, puis s’arrêta et s’assit sur son train arrière ; il tendit le cou vers le ciel et se mit à hurler ; un hurlement long et modulé. Puis il s’éloigna de quelques pas ; il semblait attendre.
Après plusieurs longues minutes, Dagobert entendit un bruit de galop au-dessus de lui. Il distingua la forme de Clarisse ; et derrière elle, il vit briller les prunelles des loups. Ils étaient deux derrière elle et deux autres de chaque côté. Peureuse, elle les fuyait mais eux n’avaient qu’un objectif, l’obliger à descendre vers leur chef qui les attendait. Arrivée à quelques pas de lui, Clarisse le vit s’écarter. Il la laissa passer, se tourna alors vers Dagobert et Fleur, les regarda longuement et s’éloigna ; la meute le suivit.
Dans la nuit Dagobert conduisit Clarisse ; lorsqu’ils virent les lumières de la ferme ils surent qu’ils étaient sauvés. Alors Dagobert aboya, un hurlement lointain lui répondit.
Bernard Lefebvre