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Vigile est mon poste à la Poste

Depuis quelque temps, un phénomène étrange se produit : il arrive que certains clients entrent dans la Poste sans jamais ressortir ou à l'inverse que certains sortent sans jamais être entrés.

À l’abri des boîtes à lettres de la Poste, sans foyer ni compagnie autre que celle de mon chien, j’écoute la rumeur de la ville, le bruissement des gens, je procède au comptage précis des personnes qui entrent et qui sortent de la Poste. Dans deux colonnes distinctes, rigoureusement, je note. J’accompagne systématiquement mon observation d’éléments factuels. Sexe, couleur de peau, de cheveux… Et entre deux clients je « mot-croise » à mort.
Depuis quelque temps, un phénomène étrange se produit : il arrive que certains clients entrent dans la Poste sans jamais ressortir ou à l’inverse que certains sortent sans jamais être entrés. Pourtant je suis attentif, concentré, sérieux. Voici comment se présente mon tableau :

                                                                                                        ENTRÉES     SORTIES   

Jeune femme rousse avec manteau gris, un paquet sous le bras. 7 oct.   14 h   7 oct.   15 h
Jeune homme à lunettes avec sweater bleu marine. 7 oct.   15h15 N’est pas ressorti
Après quelques mois d’observation quotidienne, les croix de mon tableau commencèrent à me hanter. Je redoublai donc de vigilance. Dans mon carton moelleux et confortable, collé à la chaleur de mon fidèle cabot, mon sommeil était de plus en plus agité. J’imaginais les caves de la Poste pleines de malheureux clients effrayés. Depuis quand étaient-ils là ? Pour combien de temps ? Y avait-il une chambre de torture ?
Je commençais vraiment à m’inquiéter. Mais je suis courageux. La vie dans la rue a ceci de bon ; grâce à elle, je prends de l’avance sur la peur et le malheur des autres. Je me décidai donc un jour à demander des explications à la Poste. J’exposai le problème à la postière le plus aimablement possible :
 — Excusez-moi Madame, savez-vous ce qui est arrivé au petit jeune à capuche bleue entré chez vous hier à 15h15 ? Et la dame brune à chignon entrée à la Poste  mercredi dernier à 14h ?
Éberluée, la postière hésita un long moment sur l’attitude à adopter :
— Vous pensez peut-être qu’on garde les gens en otage, qu’on les enferme, qu’on les maltraite jusqu’à ce qu’ils aient payé leurs agios !
J’étais effrayé. Oui ; C’est exactement ce que je pensais. J’eus peur pour ma propre personne et au vue de ma situation, n’osais appeler les flics. Je m’empressai de sortir et me décidai donc à mener l’enquête seul avec mon chien. Ne s’appelle-il pas  Watson ?
Si vous le voulez, vous pouvez m’aider et m’exposer vos hypothèses. Sachant que mes observations sont parfaitement fiables, que je n’ai aucun problème de vue ni cérébral en général, sachant que mon cher Watson valide par un jappement appuyé chaque entrée et sortie, qu’est-il donc arrivé à votre avis aux cinq personnes englouties par la Poste au mois de février dernier ?
                  AVEZ-VOUS UNE IDÉE ?
Isabelle Bernède