Afficher les alertes

L’archet du rêve

Cathie secoue la tête et se met à sourire. Quand donc cessera-t-elle de rêver ? À son âge, il serait temps !

En cette fin de printemps, dans le parfum enivrant d’une nature éclatante de beauté, Cathie quitte, comme chaque jour, le restaurant universitaire pour aller se réfugier, non loin de là, dans un jardin calme, arboré et fleuri.
Son petit havre de paix n’est pas très grand mais sa taille importe peu. Le dédale de ses allées au milieu des massifs colorés et les petites pelouses ombragées d’arbres protecteurs suffisent à son plaisir et, surtout… Il y a les statues ! Harmonieusement disséminées, chacune tenant entre ses mains, qui une flûte, qui un accordéon ou un saxo, elles s’offrent aux regards en délicieux clins d’œil musicaux sous des chœurs de pépiements d’oiseaux.
Personne ne connaît le nom des sculpteurs qui ont déposé leurs œuvres ici et là et l’on ne sait pas dire non plus quel est l’initiateur du thème qui les rassemble. Cathie ne s’en soucie pas. Particulièrement attirée par le petit violoniste en pierre blanche, juché sur son socle du même ton, elle presse un peu le pas en souhaitant, presque à haute voix, qu’il n’y ait personne sur le banc qui lui fait face. À cette heure-là, il est peu probable qu’il soit occupé mais on ne sait jamais !
C’est donc avec soulagement qu’elle découvre le lieu désert. Elle s’assoit, dépose son sac et savoure la douceur du temps. Alors que son regard balaye avec tendresse le violoniste qui lui fait face, elle a soudain l’étrange impression qu’il quitte son archet du regard pour venir croiser le sien.
Cathie secoue la tête et se met à sourire. Quand donc cessera-t-elle de rêver ? À son âge, il serait temps ! Perdue dans ses pensées, elle aperçoit, au pied de la statue, un prospectus amené par le vent. Elle s’empresse d’aller le ramasser et découvre avec stupeur la date du jour : 21 juin ! La Fête de la Musique ! Elle avait complètement oublié ! Ce soir, elle doit retrouver Nadia, Aurélien, Coralie, Arthur… toute la bande pour partager l’évènement ! Elle rassemble ses affaires à la hâte et quitte le jardin non sans avoir jeté un dernier regard à son musicien qui… la regarde partir ? Mais non ! Quelle imagination !
Il est aux alentours de 19h00 lorsqu’elle rejoint son petit groupe d’amis au centre de la ville. Ils se sont donnés rendez-vous sur la grande place centrale, prêts à déambuler dans les artères principales et sillonner les rues piétonnes où s’installent la plupart des artistes d’un soir. Avant d’attaquer l’aventureux parcours, ils décident de prendre des forces à la terrasse d’un café tandis que, de toutes parts, s’élève de plus en plus fort une orchestration bigarrée et un peu fantasque.
De places en places, des lieux les plus ouverts à ceux les plus cachés, la musique s’infiltre sous tous ses styles : petites chorales, groupes improvisés, musique de chambre, chanteurs de flamenco… et plus tard dans la nuit : hard rock, métal… La fatigue commence à se faire sentir et Cathie décide de prendre le chemin du retour. C’est alors qu’elle entend la douce mélodie d’un violon s’élever dans le ciel. Curieuse et entraînée par la musique, elle s’avance jusqu’au fond de la ruelle où elle découvre : un musicien vêtu de blanc, sur un piédestal blanc, jouant sur un violon blanc et avec, à ses pieds, un petit caniche aussi immaculé. Hypnotisée, fascinée par ce spectacle, elle ne peut détacher ses yeux du violoniste qui termine son morceau, lève son regard et s’avance vers elle. « Vous êtes très belle » lui dit-il puis il ajoute, avec un sourire, avant de s’éloigner : « À demain ! »
Figée telle une pierre, Cathie n’en croit pas ses yeux et n’a plus qu’une idée en tête : aller dans le jardin pour vérifier qu’elle ne rêve pas, que la statue est toujours bien en place. Lorsqu’elle arrive à destination, étrangement, tout est ouvert et elle se précipite dans les allées faiblement éclairées en direction de son banc. Essoufflée, étourdie, elle s’y affale et découvre alors, avec stupeur, face à elle, le spectacle redouté : il n’y a plus ni socle ni statue ! Elle reste, de longues minutes, immobile, incrédule, hagarde et attend de recouvrer un peu ses esprits avant de se décider enfin à rentrer. Après une nuit cauchemardesque peuplée de fantômes jouant du violon et de statues volant dans les cieux, elle décide malgré tout de retourner au jardin. Après tout, ne lui avait-il pas dit « À demain ! »
Il fait très beau ce lendemain de fête mais c’est en tremblant un peu qu’elle emprunte le chemin qu’elle connaît si bien. Rien ne semble avoir changé, excepté peut-être les chants d’oiseaux qui se sont tus. Elle avance lentement vers ce qu’elle pense être son lieu de rendez-vous et découvre alors, peu étonnée, la statue de nouveau sur son socle avec, à ses pieds, un petit chien sculpté. Ses pensées se bousculent et elle se surprend à souhaiter : Si seulement tu pouvais exister !
Elle entend alors le même air que la veille s’envoler d’un bosquet et voit venir vers elle un petit caniche blanc surgi d’un fourré…
Françoise Cartron